J’apprivoise l’école, les élèves et le métier d’enseignant

Aujourd’hui ça va. Enfin, mon sentiment reste un peu mitigé. Entre anxiété et amusement. Mais ça va. Pourtant, à la rentrée, ce fut compliqué.

Maga (1)

Premier jour de la rentrée… Un sentiment étrange d’angoisse et d’excitation m’envahit. “Impose ton autorit锓crée ton cadre“, “et n’oublie pas : tout se passe le premier jour !” Autant de phrases qui ne cessent de résonner dans mon esprit. Il me suffit d’un pas dans la classe pour que mes décisions hardies et quelque peu naïves s’évaporent. “Reste la professeure et ne perds pas la face !” En quelques secondes, j’ai l’impression que tout se joue. Les murmures “elle est trop jeune pour être notre enseignante” ne font qu’augmenter ma pression et ma contrariété. Au fur et à mesure des jours, les élèves testent un peu plus ma souplesse. Tant de prénoms à retenir… “Comme par hasard, vous n’avez retenu que le prénom de Jean.” Les élèves n’hésitent pas à ironiser chaque situation et à ridiculiser mes questions d’approche : “Vous habitez où ?“, question à laquelle on me répond, d’un ton rieur, “Vous avez peur qu’on habite tous à Molenbeek, M’dame ?

Leur attitude, par moments, me déconcerte et dépasse mon seuil de tolérance. Que faire quand certaines leçons prennent la forme d’un brouhaha incessant et d’une envolée de bics ? Que penser lorsqu’avoir une minute d’attention relève d’un miracle ? Pourquoi demander leur journal de classe ? “J’suis majeur, c’est moi qui signe !” Leur manque d’intérêt pour le cours est également désobligeant. Les feuilles à peine distribuées se retrouvent déjà pliées dans leur poche. “Dis-toi que ce n’est pas de ta faute.” En vain. Du vent ! “Trouve une accroche, m’a-t-on dit ; il faut capter leur attention dès le début.” Écouter du rap ? Pourquoi pas ! La limite à imposer constitue aussi un défi : je dois tenter de trouver le juste milieu entre relation conviviale et rigueur de l’enseignement, entre compassion pour le background de l’élève et résolution à rester cohérente, coûte que coûte. Lorsque je suis chargée de toezicht dans la cour de récréation, je me plais à discuter avec les élèves; la légère différence d’âge les met en confiance. Mais, revenus en classe, malgré ce que je sais de leur histoire ou de leurs obstacles, le cours reprend, et avec lui la discipline et l’attention. “Mais M’dame, t’es mon amie !” “Tu me vouvoies et je suis ta professeure.” Le peu d’ambition m’interpelle encore. “Vous souhaitez exercer quelle profession plus tard ?” “Après les secondaires, encore étudier ? Jamais d’la vie !” Mes élèves ne sont pas conscients de ce que chacun d’eux pourrait entreprendre. Et pourtant… Et pourtant !

Soudain, à un moment inespéré, je me vois surprise par un sourcil qui se lève, des yeux ébahis suite à une parole, un fou rire commun et bon enfant, un “ha, vous me voyez étudier le droit ? J’suis motivé là“, une question pertinente, un silence traduisant une concentration intense, une intervention juste ou un message “j’ai besoin de parler”. Alors, un sentiment de solidarité se crée. Chez les élèves, ce “quelque chose en chacun d’eux” devient palpable; chez moi est parfois satisfait soit le besoin d’instruire, soit le désir d’inspirer, soit le souhait d’être une oreille, soit encore la promesse intérieure de voir chez eux naître des projets.

Voilà six semaines que j’apprivoise l’école, les élèves et le métier d’enseignant. Le sentiment paradoxal d’anxiété et d’amusement est toujours là. Quelle appréhension, quel plaisir ! Cette tension créatrice de sens est dynamisante : elle nous stimule et stimule l’autre. L’élève aussi peut apprendre en étant à la fois diverti et tenu à des règles. Là se produit le fameux changement dans la classe : l’élève, au-delà d’être instruit par l’école, se sociabilise grâce à la pensée de l’autre; il s’inspire d’un élève, d’un enseignant, d’un sourire bienveillant et empathique. Il exploite, personnalise son potentiel. Les effets concrets de l’enseignement ne sont jamais fort visibles, certes, mais il suffit d’un regard, d’une émotion ou d’un silence pour comprendre ce que l’éducation vient faire chez l’élève : l’Espoir et l’Estime de soi.

Marie-Garance, Master en langues et littératures romanes & gestion, désormais professeur de français en communauté flamande.

Cet article a été publié le 17 octobre 2016 dans le cadre d’un column pour le journal La Libre.

 

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