L’autodérision de mes élèves

Les stéréotypes ont la dent dure : ceux qu’entretiennent mes élèves comme ceux qui agissent contre eux. Ils choisissent alors bien souvent l’humour. Et la persévérance.

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C’est parce que je suis Rif que vous m’aimez pas Madame ?” me demande Yassin, mon élève de première secondaire. Je rigole, tellement je tombe des nues. Au début de cette année, je ne connaissais pas la différence entre “un Rif” et “un Marocain” et maintenant on m’accuse de discrimination. Je demande alors à mon amie Iman, d’origine marocaine, de m’informer à propos des préjugés sur les Rifs. Ayant du mal à être politiquement incorrecte, elle me fait comprendre que les Rifs sont stéréotypés comme “les Flamands” du Maroc. En effet, ils seraient nationalistes, radins et même leur langue ressemblerait à celle des Flamands.

En tant que “Flamande” et professeur de néerlandais, les stéréotypes m’intéressent, d’autant plus que parmi mes élèves, le mot “flamand” est considéré comme une insulte. Vous, lecteurs, serez probablement considérés comme “Flamands” ou encore “Guillaume”. ” Ho Madame, je ne suis pas un Guillaume, moi.” Les Flamands ne sont pas nécessairement néerlandophones, mais d’origine belge et aisée, et les Guillaume font comme s’ils étaient des Flamands. Je me tourne du tableau et je réponds à Oumayma “Ah bon, c’est comme ça que tu considères les Flamands ?” ” Oui, mais vous, ce n’est pas comme ça, Madame.” Je regarde ma classe : “Ils sont comment alors vos Flamands ?”

Les élèves se mettent à me l’expliquer avec beaucoup de flair : “Les Flamands ils sont très polis, ils mangent proprement avec des fourchettes.” Amin, clown de la classe, se met à mimer. “Ce n’est pas comme nous”, dit-il, “nous, on mange avec nos mains”, en les mettant en bouche. “En plus, les Flamands ne font jamais des bêtises”, me rajoute Nada qui se prend au jeu, “leurs visages sont tous beaux, sans marques. Regardez, nous les enfants marocains Madame, nous faisons toujours des bêtises, donc nos parents nous donnent des tartes dans la figure. C’est pour ça que vous n’allez jamais rencontrer un Marocain avec un visage tout lisse.”“Oui”, crie Amin, entraîné dans le cirque des caricatures, “et les enfants flamands n’ont jamais des remarques sur leur conduite à l’école. Et du coup, ils ne sont jamais en retenue.”

Ce jour-là, les élèves montrent une délicieuse autodérision, qui me fait sourire quand j’entends des remarques du genre : “Et donc, tu dis que les filles voilées sont tout de même très ambitieuses ?”; ou encore “Est-ce que tes élèves sont intelligents en fait ?” Pendant une excursion à Amsterdam, un monsieur me fait la remarque : “Difficile hein, une visite avec un public pareil.”“Ne ferais-tu pas mieux d’utiliser tes capacités dans une école à Uccle, c’est méchant à dire mais c’est un peu du gaspillage d’être prof à Molenbeek, non ?” me suggère une collègue d’une autre école à une formation. Pourtant, “Molenbeek ce n’est pas le Bronx non plus” me dit un collègue éducateur quand je lui fais part de ces critiques. Il a raison et j’ai failli l’oublier. Parfois la réalité du discours prend le dessus sur la réalité de tous les jours. Les clichés ne peuvent qu’affecter l’image que les élèves ont d’eux-mêmes.

“Madame, on n’y arrive même pas en français, comment voulez-vous qu’on le fasse en néerlandais ?”, ” Je ne suis pas assez intelligent” ou “Comment on va trouver du travail si les employeurs voient qu’on vient de Molenbeek ?” sont des questions qui reviennent.

Les réponses comportementales qu’ont mes élèves sont diverses. En excursion, certains s’amusent du regard des gens, en rigolant entre eux “On est de Molenbeek, faites attention !” Les clichés sont parfois tellement durs à renverser que l’humour permet de respirer. D’autres, par contre, ressentent le besoin d’écraser les stéréotypes et de sortir de “leurs quartiers”. Ils poussent les profs à les emmener en sortie. Ambitieux, ils travaillent, étonnent par leur persévérance, leur exigence, leur grande évolution au cours de l’année et par leur humour. Des Guillaume et des clowns, c’est aussi Molenbeek.

 

Karolien, Bachelier en Droit, enseignante de néerlandais en secondaire

Cet article a été publié le 11 avril 2016 dans le cadre d’un column pour la Libre.

 

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